XIIes Journées Théâtrales de Carthage

XIIes Journées Théâtrales de Carthage
Au Carré d’Art - The beginning of speech du Lalish Theaterlabor (Autriche)
C’est émouvant !

Nigar Hasib, Sun Sun Yap et Shamal Amin ont le corps dans la voix. Des fois, avant d’aller au théâtre, il vaut mieux ne rien savoir sur un spectacle et se laisser surprendre. Samedi 26 novembre. Deuxième jour des JTC, après l’ouverture. Tout ce qu’on sait, c’est le titre de la pièce et sa nationalité et le fait que cela commence à 15 heures et qu’il va falloir stresser sur la bouffe pour arriver au Carré d’Art avant la fermeture des portes. Un homme de noir vêtu et la coiffe en queue de cheval nous reçoit et nous invite à nous asseoir. La salle est déjà occupée par le public qui fait un cercle autour de l’espace, visiblement réservé au jeu.

Le décor est très simple : une table, un chandelier, un petit banc, un tabouret et un récipient en cuivre argenté au milieu d’un tapis blanc. Deux femmes en rouge et noir, les pieds nus, sont  assises parmi les spectateurs et de temps en temps, elles font des signes  aux retardataires leur indiquant des places vides.

Humm ! Cela sent l’expérimental !

Mais c’est des Viennois et ils sont certainement bons !" disons-nous, confiants en tout ce qui vient d’ailleurs.
L’homme en noir annonce à ses comédiennes le commencement du spectacle dans quelques minutes et prend place à son tour parmi le public.

Ce dernier, se sentant comme pris en otage, se fait tout doux en gardant le silence.

Communiquer

autrement


Au bout de trois minutes, le silence est rompu par la voix caressante de la comédienne aux traits asiatiques.

Comme pour lui donner la réplique, l’autre comédienne chante avec une voix aux variations incroyables, et il nous semble connaître la mélodie…
L’homme saisit la dernière note et se lance à son tour dans le chant…

Mais  avec quelle langue chantent-ils ?

A part la première chanson en japonais ou en chinois (de toutes les façons, on est incapable de faire la différence), tout le reste est dans une langue inconnue qui pourrait ressembler à l’hébreu.

Mais peu importe ce qu’ils disent, l’important c’est la manière dont ils le disent.

Ces trois personnes communiquent par la voix qui exprime un état interne et qui dicte au corps son attitude.

La chanson  est source d’action, elle n’est pas uniquement chantée mais «faite» comme un comportement.

Il n’y a pas de personnages interprétés ou campés, il y a deux femmes et un homme et une synergie formidable.

Il y a de l’émotion que l’on ressent en les écoutant et en voyant leurs corps élégants, vibrer au son de leurs voix.

Et voilà l’homme en noir qui nous surprend par des phrases dites en arabe.

Car du texte, il y en a, mais dit et pas chanté.


Ce sont des extraits courts de Gilgamesh, d’Adonis ou même du Coran, mais assemblées, ces phrases  n’ont aucun sens sauf celui du ton.

Et dans la communication, n’est-ce pas le ton et la manière qui comptent ?

Pourquoi se cacher derrière les mots pour exprimer ses maux et sa joie ?

Pourquoi ne pas chanter?
Imaginez le monde en train de célébrer ses émotions…

The biginning of speech ou Le début du langage s’avère être la troisième version d’un travail de recherche sur une autre manière de communiquer au théâtre.
Cette expérience est basée sur l’apprentissage des techniques inspirées de différentes cultures de chant.
C’est pourquoi, par moments, ces chants et ces mélodies nous paraissent  familières.
Ceux qui nous ont fait le plaisir de découvrir ce genre de travail ne s’appellent pas des comédiens, des auteurs ou des metteurs en scène, ils s’appellent "celebrators".

Il s’agit d’une reconceptualisation des rôles au théâtre.
Ils célèbrent l’acte de la représentation, ou le jeu théâtral, au lieu de l’incarner.
Plutôt que  de se mettre dans la peau d’un personnage, ils se mettent en contact avec leur propre mémoire émotionnelle et la situation se crée, ici et maintenant.


Le risque, c’est les remontées émotionnelles et la Singapourienne en a eu pendant un moment. Ses partenaires lui ont communiqué un état interne séparateur. C’est de la gestion des émotions.
Loin de la dramaturgie, du code et des conventions, ce travail est une recherche expérimentale de l’expression du corps, ce système très complexe, à travers la voix comme langage.
Shamal Amin en est l’expert.
Il est d’origine irakienne et vit à Vienne où il a fondé le Centre de recherche pour le théâtre et la culture de la performance.

Souad BEN SLIMANE
La Presse
2005